Déconstruction des préjugés et stéréotypes - le numérique

Commençons notre série sur les préjugés par trois clichés que l’on aimerait ne plus lire ou entendre sur le numérique.

Préjugé #1 : Tou•tes les jeunes maîtrisent de façon innée le numérique

On les appelle les “digital natives” ou les “natifs du numérique” en français. Ces personnes sont nées - ou du moins ont grandi - dans un environnement numérique, entourés d’ordinateurs, d’internet et de gadgets connectés. De ce fait, beaucoup estiment que ces jeunes sont tou•tes devenu•es des génies technophiles, simplement parce qu’ils ont directement débarqué à l’ère du numérique. Un peu comme si nos parents étaient tous des pros de l’audiovisuel parce qu’ils sont nés à l’ère de la télévision...

Certain•es jouent à des jeux vidéo en ligne, d’autres codent leur première application avant leur 12e anniversaire ou sont influenceur•ceuses sur les réseaux sociaux. Autant d’utilisations numériques différentes pour être réduit à un groupe homogène et uniforme appelé “digital natives”. Mais comment est né ce stéréotype ?

En fait, tout a commencé en 2001, avec l’invention du terme par Marc Prensky, un auteur et conférencier américain sur l’éducation. Dans son livre Digital Natives, Digital Immigrants, il pose pour la première fois l’idée qu’une génération “numérique” est en train de voir le jour :

« Today’s students represent the first generations to grow up with this new technology. They have spent their entire lives surrounded by and using computers, video games, digital music players, video cams, cell phones, and all the other toys and tools of the digital age. [...] It is now clear that as a result of this ubiquitous environment and the sheer volume of their interaction with it, today’s students think and process information fundamentally differently from their predecessors. [...] Our students today are all “native speakers” of the digital language of computers, video games and the Internet. »

« Les étudiants d'aujourd'hui représentent les premières générations à grandir avec cette nouvelle technologie. Ils ont passé leur vie entière entourés et utilisant des ordinateurs, des jeux vidéo, des baladeurs numériques, des caméras, des téléphones portables et tous les autres jouets et outils de l'ère numérique. [...] Il est maintenant clair qu'en raison de cet environnement omniprésent et du volume même de leur interaction avec celui-ci, les étudiants d'aujourd'hui pensent et traitent l'information de manière fondamentalement différente de leurs prédécesseurs. [...] Nos étudiants d'aujourd'hui sont tous des "locuteurs natifs" du langage numérique des ordinateurs, des jeux vidéo et de l'Internet. »

Le propos n’est pas spécialement incorrect mais il manque de nuances. Et ce manque de nuances a fait les beaux jours des médias appréciant les raccourcis douteux et la simplification d’une idée afin qu’elle puisse tenir dans un seul titre.

Le plus gros problème réside dans le mot “natif”. Personne ne naît avec des facultés numériques ultra- développées. On peut naître par contre dans un environnement, dans une cellule familiale propice au développement de certains attraits et compétences pour le numérique. Loin d’être inné, il s’agit d’un facteur acquis par des éléments extérieurs.

Et ces éléments extérieurs doivent bien souvent être multiples pour faire d’une personne un “locuteur natif” du langage numérique.

En effet, aujourd’hui, presque tout le monde peut s’acheter un smartphone tant les prix sont variés.

Les milieux dits défavorisés n’en sont (heureusement) pas privés. On peut donc dire qu’une toute grande majorité de la population possède un téléphone connecté, intelligent, permettant de faire une infinité d’opérations. Et que fait-on la plupart du temps de ces objets sans limites ? On scrolle sur Facebook / Twitter / Instagram / TikTok. Parfois on joue à de très bons (et moins bons) jeux vidéo. On reste en contact avec nos proches, on prend des photos... Toutes ces actions du quotidien sont des petits plaisirs que peu d’entre nous seraient capables d’abandonner, jeunes et moins jeunes. Mais cela ne fait pas de nous des génies du numérique, n’est-ce pas ? Dès lors, pourquoi lorsqu’une personne née à l’ère digitale utilise simplement son smartphone, on dit d’elle que c’est une “digital native” ? Est- ce qu’en allant sur les réseaux sociaux, on développerait par la même occasion des aptitudes numériques inouïes sans le savoir ? Le doute est permis.

En plus de naître dans un environnement propice, il faudrait également recevoir une éducation numérique afin d’acquérir des compétences plus poussées. Car les jeunes sont parfois les premier•es blessé•es par ce terme de “digital natives”. A force de l’entendre, ils finissent par le croire, jusqu’au jour où ils se rendent compte qu’ils leur manquent des compétences de base (telles que l’utilisation d’une souris d’ordinateur, ou encore de taper sur un clavier) qui les bloquent dans leurs études ou dans le monde professionnel. Aujourd’hui, l’exception réside plutôt dans les jeunes qui maîtrisent les outils numériques à la perfection que l’inverse.

En conclusion, même un stéréotype qui ne semble, à priori, pas méchant peut devenir néfaste pour le public concerné. Brisons les préjugés, faisons preuve d’ouverture d’esprit et cessons une bonne fois pour toute de catégoriser les gens. Tout ne doit pas être rangé dans des boîtes.

Il est par contre vrai que :

  • Les personnes nées à l’ère numérique sont “obligées” de développer certaines compétences plus tôt que leurs aîné•es pour appartenir à la société actuelle et ne pas se sentir mis de côté. Cette nécessité peut éventuellement faire en sorte de renforcer cette impression d’écart générationnel ;
  • Les jeunes possèdent une culture du numérique : ils connaissent les codes des réseaux sociaux, des chats, des forums... ;
  • Les personnes qui développent des applications, des sites internet utilisent justement cette culture numérique pour coller aux attentes des jeunes et ainsi... renforcer le sentiment d’appartenance à un clan particulier.

Préjugé #2 : Les personnes âgées ne comprennent rien au numérique

Les “digital immigrants” ou “immigrants du numérique” en français, correspondent à la génération née entre les années 50 et 70. Celle-là même qui a connu l’avènement de la télévision. Le terme, également inventé par Marc Prensky en opposition aux “digital natives”, comporte aussi son lot de problèmes. Déjà, comme on vient de le voir, mettre toute une génération derrière une étiquette n’est jamais une bonne idée, sauf si on décide bien sûr de provoquer le concept de la prophétie autoréalisatrice.

La prophétie autoréalisatrice (de l'anglais self-fulfilling prophecy) est un concept de sciences sociales et psychologiques utilisé pour traduire une situation dans laquelle quelqu'un qui prédit ou s'attend à un événement, souvent négatif, modifie ses comportements en fonction de ces croyances, ce qui a pour conséquence de faire advenir la prophétie.

Cette notion s’applique aussi aux jeunes, mais dans ce cas, elle pourrait éventuellement provoquer un comportement positif, contrairement aux personnes âgées qui vont en être impactées d’une façon néfaste. Imaginez entendre à longueur de journée : “Maman, Papy, Tante Ondine, ça ne sert à rien de lui expliquer comment se servir d’un smartphone, elle•il n’y comprend strictement rien !”. A force, vous l’acceptez comme une vérité absolue. Surtout que, comme lors de tout processus d’apprentissage, il y a de grandes chances en effet de “ne rien y comprendre” au début. Il faut alors beaucoup de courage pour oser affirmer qu’on a besoin d’explications, que les personnes qui nous jugent ont finalement raison et que l’on souhaite leur aide.

On constate donc une nouvelle fois que les stéréotypes autour des soi-disant “digital natives” sont nocifs pour tout le monde. Et comme c’est fréquemment le cas, cela engendre une confrontation directe entre les générations. Un gouffre se crée, on a l’impression de ne plus se comprendre, d’être trop “différents”. Les un•es ne se sentent pas à la hauteur des autres : les vieilles générations se sentent diminuées face aux connaissances prétendues des jeunes et les jeunes se sentent jugés d’être des “accros aux nouvelles technologies” par les vieux. La seule façon de sortir de cette boucle, c’est de se débarrasser de ses fausses croyances limitantes.

La vérité, c’est que nos parents, ceux et celles qui sont né•es avant l’avènement des nouvelles technologies, ont parfois des connaissances plus développées à certains égards. Peut-être ne gèrent- ils pas encore à la perfection les codes des réseaux sociaux (bien que...) ou les écrans tactiles, mais ils ont peut-être appris à se servir d’un ordinateur de bureau dans le cadre de leur profession : un clavier, une souris, une tour d’ordinateur ne sont pas des éléments extra-terrestres pour eux. Imaginez alors si on pouvait tou•tes partager et échanger nos savoirs ?

Bien heureusement, beaucoup de nos aîné•es ont décidé d’envoyer valser ces préjugés et d’apprendre, tout simplement. Apprendre via des associations, par eux-mêmes, en faisant des recherches Google, en regardant des tutos YouTube, en échangeant sur des Forums... En fait, tout ce que les “nouvelles” générations font sur internet. Et certain•es n’en sont pas à leur coup d’essai et sont devenu•es de véritables stars du web avec leur chaîne YouTube ou leur compte Instagram !

Il est par contre vrai que :

  • La culture numérique est ciblée sur les jeunes générations : peu de textes, beaucoup d’images, de l’instantanéité, des GIFS... pas étonnant que les aîné•es puissent subir le syndrome de l’imposteur dans des circonstances pareilles ;
  • Les nouvelles technologies ne sont pas toujours adaptées aux personnes âgées. Les outils numériques, qu’ils soient matériels ou logiciels, sont développés de manière à convaincre les jeunes avant tout, puisqu’il s’agit des principaux utilisateurs. Bien que les smartphones tendent à s’agrandir, cela peut être compliqué de s’en servir lorsque l’on commence à avoir des problèmes de vue ou de préhension des objets ;
  • Les humains apprécient les habitudes, ce qui est connu, rassurant. Les anciennes générations passent plus de temps devant la télévision “traditionnelle” que les jeunes parce que les codes leur sont davantage destinés (prenons l’exemple du journal télévisé). Dès lors, c’est un temps libre qui n’est plus réservé à l’utilisation d’internet.

Préjugé #3 : Les femmes ne sont pas faites pour les métiers du numérique

Lorsque l’on imagine une personne travaillant dans le secteur du numérique, quel est le profil qui nous vient directement à l’esprit ? Peu répondrons : “une femme”. La plupart du temps, il faut bien avouer qu’on a encore en tête le cliché de l’homme blanc, gringalet, fortement myope, et surtout fortement attiré par son ordinateur. Le trait est forcé et heureusement, cette image mentale tend à disparaître peu à peu.

Malgré tout, le secteur numérique reste statistiquement un monde où l’on retrouve beaucoup d’hommes. Du moins, c’est le cas aujourd’hui car cette norme n’est pas née avec le numérique. En effet, l’informatique moderne ne serait pas la même sans l’influence de plusieurs femmes talentueuses. La vidéo suivante aborde de façon détaillée ces personnes dont le travail est encore trop souvent minimisé, caché dans l’ombre des recherches de leurs homologues masculins. Rétablir leur nom dans la mémoire collective offrira aux jeunes filles des modèles inspirants à suivre.

L’avenir semble positif. En attendant, c’est un fait, le secteur du numérique n’attire pas autant les femmes que les hommes. On vient de le voir, ceci n’est pas dû à une histoire de cerveau ou d’intelligence différente. Pour comprendre les raisons, il faut tenter de se mettre dans la peau d’une femme (non, pas comme Mel Gibson...) et imaginer, comment, dans un monde aussi sexiste et patriarcal, il est compliqué de se diriger vers une filière “masculine”. C’est le serpent qui se mord la queue, n’est-ce pas ? Et si on ajoute ce bon vieux syndrome de l’imposteur saupoudré d’un soupçon de prophétie autoréalisatrice, le secteur numérique n’est pas prêt de se féminiser si nous ne modifions pas notre façon de penser et d’agir.

Certaines entreprises, pour pallier à ce problème, tentent d’imposer la mixité dans les métiers du numérique. Aux Etats-Unis notamment, les offres d’emploi sont parfois destinées uniquement aux femmes. Ou bien une prime d’entrée est à saisir par une femme qui se ferait employer dans certaines compagnies. Bien sûr, ce n’est pas l’idéal car cela pourrait créer des frustrations chez les hommes qui se verraient refuser un emploi juste à cause de leur sexe. Mais ce système a le mérite d’offrir à une minorité une visibilité bien méritée. Et peut-être qu’un jour, la parité se fera tout naturellement.

De toute façon, il faut absolument y parvenir. Une étude américaine estime que 47% des emplois actuels pourraient être supprimés par la révolution numérique. Et évidemment, beaucoup d’entre eux sont occupés par des femmes. Même si ce constat est alarmiste, trouver aujourd’hui des solutions pour attirer cette minorité dans les métiers du numérique, c’est faire le pari d’un meilleur avenir pour les femmes. Alors, qu’attendons-nous ?

Il est par contre vrai que :

  • Le secteur du numérique n’est pas le seul à manquer de figures féminines. En effet, les femmes ont tendance à choisir des études qui mènent à des métiers moins concurrentiels et avec moins de responsabilités. Les causes sont nombreuses (plus de femmes au foyer qui s’occupent des enfants, des tâches ménagères, qui subissent de nombreux stéréotypes, comme on vient de le voir). Pour résoudre ce problème, c’est le monde du travail et la société qui doivent être profondément changés ;
  • La visibilité des femmes travaillant dans le secteur du numérique est de plus en plus grande sur les réseaux sociaux, notamment Twitter.

Pour aller plus loin :

https://tinyurl.com/lesoir-digital-natives

https://tinyurl.com/beci-digital-natives

https://tinyurl.com/larevuedesmedias

https://tinyurl.com/conversation-digital-natives

https://tinyurl.com/de-la-fracture-aux-inegalites

https://tinyurl.com/femmes-et-numerique

https://tinyurl.com/athena-magazine

https://tinyurl.com/femmes-numerique

https://tinyurl.com/chut-media